Interview avec Sr. Clémence
« Construire ensemble une nouvelle civilisation où les pauvres [ne sont pas] des problèmes à résoudre, mais des frères et sœurs à accueillir. » Dilexi te
Le jour où l’Église fait mémoire de saint François d’Assise, le Pape Léon XIV a signé sa première exhortation apostolique «Dilexi te», «Je t’ai aimé», qui a été présentée en Salle de presse du Saint-Siège le 9 octobre en la présence du Cardinal Michael Czerny (Préfet du Dicastère pour le Service du Développement Humain Intégral) et du Cardinal Konrad Krajewski (aumônier de Sa Sainteté). Il y avait aussi la présence de p.s. Clémence, des Petites Sœurs de Jésus. A cette occasion, elle a parlé de son expérience avec les Roms.
« Je voudrais tellement qu’en ce moment soit assise à ma place Lacri, Pana ou une autre de ces femmes Roms venues de Roumanie avec qui nous avons partagé notre vie sur un terrain vague dans le sud de l’Italie pendant plusieurs années. Ces femmes qui comme nous le rappelle l’exhortation, de par leur situation d’exclusion, sont « doublement pauvres » mais en qui « nous trouvons […] les plus admirables gestes d’héroïsme quotidien dans la protection et dans le soin de la fragilité de leurs familles ». Nombre d’entre eux n’ont pas étudié, mais possèdent en eux cette sagesse qui se forme à travers l’expérience de la précarité qui incite au partage et à la solidarité. Le Saint Père nous invite à reconnaître la « mystérieuse sagesse que Dieu veut nous communiquer à travers eux » A leur exemple, redécouvrons la solidarité car, soucieux de préserver nos richesses, nous avons souvent vite fait de l’oublier. » P.s. Clémence[1]
Nous avons rencontré Clémence pour dialoguer avec elle sur les thèmes qui sont traités dans la lettre du Pape.
Merci Clémence d’avoir accepté notre invitation. Votre charisme fait de la petitesse votre force, n’est-ce pas ?
On pourrait le dire comme ça, c’est une belle définition. Apprendre de l’autre, se mettre à son école, en commençant par les plus petits qui ont en eux une grandeur cachée et essayer de la découvrir.
Qui sont les pauvres ? Que signifie aujourd’hui être une personne pauvre ?
C’est une bonne question à laquelle il ne m’est pas facile de répondre. Le terme « pauvre » me pose souvent question dans la manière dont on l’utilise, parce que je sens que finalement nous avons tous en nous une « partie pauvre ». Souvent, je me suis demandée : « mais finalement qui est le riche, qui est le pauvre ? ». Par exemple, quand je suis là avec mes voisins ou mes collègues de travail, qui de l’extérieur sont considérés comme pauvre, qu’on méprise, alors que souvent, c’est d’eux que j’ai reçu l’espérance, le courage de continuer.
Dans ce sens-là, ils me semblaient beaucoup plus riches que moi, donc voilà, ça reste pour moi une grosse question.
La pauvreté est parfois équivalente à la misère, et cela est inacceptable : quand les personnes vivent dans des conditions où elles n’ont pas, ne peuvent pas répondre à leurs besoins primaires. Il y a toute cette réalité-là et qui est souvent liée à d’autres types de pauvreté, à une exclusion, une marginalisation.
La pauvreté est multiple dans nos sociétés.
Aujourd’hui, il y a aussi dans une partie de nos sociétés une certaine pauvreté spirituelle : on ne voit pas le sens, on s’arrêté à ce qu’on vit, mais on ne peut pas percevoir cette dimension qui va au-delà… et je crois que c’est aussi une grande pauvreté pour certains.
L’égoïsme, ou penser à soi et uniquement, est aussi une grande pauvreté de notre monde : et c’est une pauvreté dans laquelle je tombe souvent aussi.
Le terme pauvreté peut être compris de beaucoup de manière. J’aimerais parfois que ce soient les pauvres eux-mêmes qui puissent en parler et nous donner leur vision.
Souvent, eux-mêmes ne se reconnaissent pas, dans ce terme-là, comme « pauvre »s. C’est l’étiquette que nous leur mettons.
Une autre chose encore qui me fait fort réfléchir : c’est la vulnérabilité, de laquelle nous sommes tous pétris. Il y a des moments où on peut la toucher plus fort. Mais c’est vrai que la première tentation, si j’écoute mon expérience c’est de cacher cette pauvreté, de la tenir loin de nous, de faire tout pour qu’elle ne se voit pas, parfois même au prix de rendre l’autre plus pauvre, parce que je l’écrase parce que je le domine… Tout est permis pourvu qu’on ne voie pas ma propre fragilité.
Merci Clémence. C’est très intéressant, dans la lettre du Pape, il nous invite à apprendre, à dialoguer avec les pauvres, à écouter les pauvres, parce qu’ils peuvent nous donner une vision que nous ne voyons pas. Parce que c’est vrai que la réalité dépend beaucoup du point de vue, où nous sommes.
Y-a-t-il une relation de pouvoir entre la personne qui aide et la personne qui reçoit, qui est le pauvre ?
C’est en effet une joie pour moi d’avoir découvert dans l’exhortation cette invitation à écouter ce qu’ont à nous dire ces pauvres et à regarder le monde à partir de leurs perceptions.
Je reprends mon expérience avec les Roms, où j’ai vraiment senti combien, plus je vivais avec eux, moins j’avais de certitudes sur ce qui était bon et ce qui était juste, et surtout sur ce qui est bon pour eux.
Souvent, nous approchons l’autre, en disant : « Voilà, nous, on va lui apporter ce qui lui manque : une maison, un travail, l’éducation… », mais en réagissant à ce qu’on pense, pour nous, être le bon, le bien, le meilleur.
En se mettant à leur école nous découvrons une réalité qui est animé elle-aussi par de grandes valeurs mais qu’on lit différemment.
Je pense à quelque chose de très concret, qui est l’éducation, par exemple.
C’est une des choses pour laquelle on a beaucoup œuvré pour accompagner les mamans, les familles qui voulaient inscrire leurs enfants à l’école, les soutenir, les encourager pour y aller.
Et en même temps, quand je voyais ce que l’école proposait à ces enfants-là, ça me posait beaucoup de questions, je me disais : « Mais si c’est pour leur faire vivre encore d’autres expériences d’humiliations, d’autres expériences où ils n’y arrivent pas, d’autres expériences où ils sont encore les derniers, où ils sont jugés. Est-ce que c’est juste ça ? Est-ce que c’est ça qui leur donne des clés pour l’avenir ? Ou est-ce que ça fait encore grandir le fossé entre eux et nous ? »
Alors ce n’est pas qu’ils n’ont pas besoin de formation, d’éducation, mais peut-être d’une autre manière. Ils ont cette manière d’apprendre qui est concrète, dans la pratique de la vie. J’accompagne papa et maman pour découvrir : je regarde, papa, qui répare les voitures et je découvre par-là comment est fait un circuit électrique et mécanique, et c’est tout un savoir aussi.
Mais est ce qu’on peut mettre ces deux visions de l’humanité qui sont justes toutes les deux ensembles, pour que chacun s’y retrouve ?
Une autre grosse question, c’est le mode de vie de ceux qui vivent dans des conditions très précaires : il faut qu’ils aient une maison, c’est bon, mais à quel prix ? Souvent pour ça, on les éloigne de leur communauté, on les isole. On les isole du lieu où ils avaient trouvé un minimum de revenus. Je pense, par exemple, à ceux qui ont trouvé une manière de subvenir à leurs besoins par un travail. Je pense à des familles qui vivaient en recherchant et récoltant le vieux fer et puis allaient le vendre. Si je les mets dans un appartement, où ils n’ont plus un lieu où ils peuvent récolter le fer, ils ne pourront plus subvenir aux besoins de leur famille.
On voit les problèmes avec nos yeux à nous et on n’arrive pas à percevoir la complexité qu’il y a derrière, à voir tout ce qu’ils ont mis en place aussi pour en sortir, leur propre économie…
Ils ont aussi leur vision du monde. La communauté est très importante pour eux, c’est quelque chose de beau que, nous, on a tendance à avoir perdu.
Alors quand on les prive d’être ensemble, on les prive aussi de cette valeur là et de ce qu’ils ont à témoigner, ce qu’ils ont à nous donner aussi. Pour moi, ce serait beau si on pouvait apprendre d’eux la force de la communauté, du soutien qu’il y a entre eux.
On est un peu dans un monde où il y a d’une part « nous qui aidons » et « eux qui sont pauvres », et peut-être, je pousse un peu à l’extrême, ce n’est pas plus mal qu’il y ait quelques pauvres, parce que comme ça nous, on peut se sentir utiles et importants.
Or, ils ont beaucoup à nous apporter, ils savent ce qu’ils veulent, ce dont ils ont besoin. Parfois il manque des instruments, des lieux pour pouvoir en parler, réfléchir avec d’autres.
Cette richesse partagée et mutuelle qu’on peut se donner, que ce soit, comme je l’ai vécu, avec les Roms, mais aussi dans le sud de l’Italie, à Naples, où j’ai vécu et vu la force de ces femmes dans le quotidien, qui affrontent tous les défis de trouver un travail pour pouvoir subvenir aux besoins de leur famille, et qui ont une énergie qui m’a toujours émerveillée et qui m’a apporté beaucoup et fait grandir humainement et spirituellement.
Alors si on va vers l’autre avec ce type d’approche, je crois que ça peut changer beaucoup de choses.
Merci Clémence, en t’écoutant il me revient beaucoup les paragraphes où le Pape nous invite à considérer les autres, les pauvres comme des sujets. Nous ne sommes pas « le centre », les personnes qui aident, mais il peut arriver que nous devenions tous, à un moment, la « périphérie » les uns par rapport aux autres. Il peut arriver que nous soyons nous-mêmes ceux qui ont besoin. Je voudrais te demander ton expérience de pauvreté : une expérience de fragilité ou tu t’es sentie pauvre et a reçu de l’aide d’autres personnes.
Je sens que dans ces dernières années, j’ai expérimenté ma pauvreté dans plusieurs domaines. Je me rends compte que ce n’est pas si facile de trouver les mots pour partager là-dessus.
J’ai senti que je touchais mes limites et que je touchais aussi une grande blessure qu’il y avait en moi, et qui, du coup, se réveillait dans les relations, dans les rencontres avec les autres, que je n’arrivais plus à gérer. J’ai vécu des moments où je me sentais toute petite, parce que je n’avais plus la force, plus d’énergie pour avancer.
J’ai touché vraiment ça aussi dans ma vie : des moments où un peu tout s’écroulait, tout ce que j’étais. Je me suis rendu compte que je n’arrivais plus à prier, le sommeil manquait…
Je n’avais plus d’énergie dans mes relations avec mes sœurs.
Ce sont des moments de grande solitude aussi, parce que je me sentais parfois incomprise, pas accueillie avec ma vulnérabilité, parce que parfois, la vulnérabilité fait peur à l’autre.
Je me suis vraiment confrontée à mon désir de pouvoir être « la bonne petite sœur » qui écoute tout le monde, qui est toujours présente, qui a l’énergie pour tout, et j’ai découvert que ce n’est pas du tout ça la réalité.
Je crois que ce qui m’a sauvée dans ce moment-là, c’était avant tout de vivre en communautés et l’accueil de mes sœurs. Avec la difficulté que ça représente aussi : parfois j’ai eu l’impression de devenir un poids pour la communauté, mais il y avait aussi leur accueil et leur compréhension. Je crois que ce qui m’a beaucoup aidé, dans ces moments plus difficiles, c’est aussi chaque fois, nos voisins, nos amis et de voir leur courage à eux pour traverser leurs difficultés.
Merci au Pape Léon pour le message qui nous est offert aujourd’hui, cet appel à « une Église pauvre et pour les pauvres », mais surtout « avec les pauvres »
Patrizia Morgante
Qui est p.s. Clemence ?
Belge, elle est née en 1982 à Bruxelles. En 2002, à l’occasion des JMJ (Journées mondiales de la jeunesse) de Toronto, elle rencontre pour la première fois les Petites sœurs de Jésus à Montréal. Leur vie simple et proche des gens l’interpelle et ce fut, pour elle, le début d’un long cheminement intérieur.
En 2008, après ses études et une expérience de travail, elle entre chez les Petites sœurs. Elle a alors vécu quelques années dans un quartier multiculturel de Bruxelles où elle a travaillé dans un magasin et dans une blanchisserie industrielle.A la suite de ses premiers vœux, elle a été envoyée en Italie pour vivre dans la « fraternité nomade » où les petites sœurs vivaient avec les Roms de Roumanie dans le Sud de l’Italie. En 2022, elle a rejoint une autre fraternité en périphérie de Naples où, un an plus tard, elle a fait ses vœux perpétuels. Après cela, elle est partie à Rome, à la fraternité générale où elle vit encore actuellement.
[1] Pour lire le témoignage, visiter la page web de la Congrégation: https://petitessoeursdejesus.org/dilexi-te/




